Bruno Schorp
Bruno Schorp "Into the World"
Le temps qui passe n’est pas toujours destructeur. Bruno Schorp le sait bien, lui qui aborde la quarantaine dans la sérénité et le refus des dogmes. Conscient de la fragilité de nos vies, le contrebassiste a compris que seule prévaut la vérité du désir, à moins que ce ne soit l’inverse. Pour lui, la musique se doit d’être vécue comme un élan de soi vers l’autre.
On se souvient des teintes vives de son Colors Sextet dans un album fort justement nommé Éveil. Au cours des années passées, on a pu découvrir le métissage de son jeu et le spectre de ses inspirations – des compositeurs classiques aux musiques actuelles – par des collaborations multiples qui donnent aussi le tempo de projets en cours ou à venir (Éric Séva, Jean-Pierre Como, Christophe Panzani Large Ensemble avec Vincent Peirani, Pierre Perchaud et Antoine Paganotti…). Autant de bonnes raisons de ne pas être surpris par un accomplissement personnel et musical dont Into The World – véritable invitation aux voyages – fait office de révélateur.
Loin d’être seulement le gardien attentif de la cellule rythmique, Bruno Schorp s’avance ici comme un musicien du chant : celui de l’âme d’un être posant sur le monde un regard empreint de douceur et de force mêlées, non sans une pointe de mélancolie, mais aussi de joie. Tout au long des neuf compositions de l’album (parmi lesquelles une reprise de « Travessia » signée Milton Nascimento), sa musique réflexive interroge le sens de la vie et lance un appel à notre soif de découverte. Elle est un voyage intérieur tout autant qu’en direction de pays lointains, comme le Népal ou le Brésil. La vie est mouvement, le mouvement est vie.
Bruno Schorp fait partie des créateurs pour qui l’amitié est requise lorsqu’il s’agit de donner vie aux rêves mélodiques. À ses côtés, des partenaires coloristes veillent avec la plus grande attention sur ce qu’il faut comprendre comme une réalisation. Christophe Panzani, dont le saxophone méditatif est source d’introspection, lui qui voici peu était en quête d’Âmes perdues ; Leonardo Montana, autre fidèle compagnon, qui pose sur les touches de son piano les éclats d’une lumière source d’énergie ; Gautier Garrigue, batteur de la suggestion et de la délicatesse des timbres, dont la frappe peut parfois surgir au milieu de la nuit. À ce trio, on ajoutera les enluminures aux claviers de celui qui est aussi l’agenceur du son, Tony Paeleman ; la spiritualité d’une guitare sans équivalent, celle de Nelson Veras ; enfin, la voix suspendue de Charlotte Wassy, qui magnifie l’intemporel et presque immobile, « A Noite ».
Si les influences de Bruno Schorp sont revendiquées (il est difficile de ne pas penser à Avishai Cohen à l’écoute d’une composition telle que « Le lien » ou aux ambiances in vivo de Weather Report sur « Katmandou »), le contrebassiste fait d’abord entendre sa petite musique persistante à forte teneur mélodique. On vibre à Into The World avec d’autant plus d’intensité que le disque laisse filtrer nos propres émotions et sonde des questionnements existentiels. Bruno Schorp, voyageur contemplatif, a beau se présenter en leader, avec son nom « en haut de l’affiche », il sait que seule la force du collectif – et donc la solidarité – permet de regarder devant soi et considérer demain comme une promesse. On peut, sans prendre le moindre risque, avancer à ses côtés.
Denis Desassis
BRUNO SCHORP "INTO THE WORLD"’s tracks
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